Extrait 1

Après plusieurs kilomètres de pistes en gruyère, Christian au volant d’un 4x4 brinquebalant, chargé de médicaments et de légumes, Kilo aperçoit l’enclave aborigène à quelques centaines de mètres. Comme un cactus dans le désert, l’enclos se voit de loin.
Aux abords du village, des milliers de débris de verre pixelisent le sol rouge de leurs éclats multicolores. La loi interdisant l’alcool dans les camps de regroupement, il se consomme à ses marges et les canettes laissées sur place jonchent le sol sur des centaines de mètres carrés de terrain.
Christian ralentit l’allure avant d’entrer dans le village. Des premières maisons, des êtres apathiques regardent passer leur véhicule. Certains osent un sourire ou un signe de la main.
— Ils sont loin d’être maigres et pourtant ils ne mangent pas à leur faim, informe Christian. Ils ne chassent plus, ne cueillent plus. Ils se goinfrent de soda, de chips et autres nourritures faciles. Ils en oublient leurs racines, leur histoire. Ils errent toute la journée, sniffant de la colle, buvant du mauvais alcool. Leur embonpoint est maladif.
Kilo observe ces individus abandonnés par la société australienne. Ils ont en commun un regard désespéré pour les femmes, noyés dans l’alcool et les drogues pour les hommes. Les enfants oscillent entre les deux états, bien que la joie soit plus présente dans leur quotidien. Ils savent encore s’amuser avec un rien. Un point d’eau, des bouts de bois, des cailloux qu’ils abandonnent en période de fête ou d’anniversaire, le temps que les jeux en plastiques qui leur sont offerts soient cassés ou à court de batteries. Les déchets, que deviennent ces objets peu robustes et à l’obsolescence programmée, finissent leur vie sur les terrains autour des habitations. Au milieu d’hétéroclites produits dont les aborigènes n’ont pas usage, ne savent pas se servir, ou en ont terminé avec eux.
Des gazinières, des épaves de voitures, des seaux en plastiques, des bouteilles brisées, de vieux tissus s’éparpillent autour des maisons.
Des matelas, des couvertures et des oreillers trônent sur les vérandas ou au milieu des espaces extérieurs jonchés de débris divers. Sauf en cas de conditions climatiques défavorables, les Aborigènes ont coutume de dormir dehors, sous la Voie lactée. Les maisons ne leur servent qu’à s’abriter, lorsqu’elles tiennent encore debout. Peu leur importent ces bâtisses, préfabriquées et étriquées. Ils s’y sentent en prison.
Construits par le Gouvernement, ces lotissements se veulent une œuvre sociale. Mais privés de leurs terres et de repères culturels, la plupart des jeunes tournent en rond, sans espoir d’avenir. Observant de loin la société occidentale se gaver des ressources de leurs territoires.
— Ils sont abandonnés à eux-mêmes dans une culture qu’ils ne comprennent pas, mais dont ils subissent les conséquences. Mon peuple a perdu confiance en lui. Nous devons lui insuffler la vie, la révolte. Il doit cesser de courber l’échine. Il doit au contraire se redresser et porter fièrement son statut de plus vieux peuple au monde. En attendant, nous nous occupons surtout de les maintenir en bonne santé. C’est un des objectifs du Centre culturel. Nous nous efforçons de les informer sur l’alimentation, l’alcool, les drogues et l’oisiveté maladive dont ils sont victimes. Petit à petit, mon peuple meurt, et il ne restera bientôt plus que des marionnettes pour amuser les touristes. Ça me rend malade.
Kilo ressent en son for intérieur la colère de Christian. Il est abasourdi par ce qu’il découvre. Pourtant des lueurs d’existence et de malice brillent encore dans les yeux de quelques-uns, surtout les femmes qui, à l’image de nombreuses autres, assurent la survie de leur famille tandis que les hommes se perdent dans l’alcool bon marché.
Dans la misère, elles savent garder leur dignité et ne pas se laisser abattre. La plupart continuent à se parer de quelques bijoux, qui, même de pacotilles, sont du plus bel éclat sur leurs peaux aux multiples grains. Tous les dégradés entre le noir et le blanc crème s’observent dans cette communauté.
Le plus improbable reste leur bonne humeur. Quand ils ne sont pas avachis ou malades, les Aborigènes ont un sens de l’humour très espiègle. Kilo en a déjà fait les frais avec Christian qui ne rate pas une occasion de se moquer de lui.
L’humour, une des dernières rations de survie quand il ne reste plus rien dans le panier à provisions. Rire c’est exister. C’est ne pas avoir peur de la mort.
C’est exprimer son existence, prouver que sa force de caractère est toujours présente.
Rire c’est lutter.
C’est l’arme indestructible.