Extrait 2

En une fraction de seconde, chaque faction se retrouve dans un face-à-face aux yeux revolver, au regard qui tue, et chacun dépasse Lucky Luke dans sa dextérité. Comme au bon vieux temps du Far West, à en rendre jaloux Ned Kelly, le Robin des Bois australien, rebelle à l’arbitraire de l’État au xixe siècle.
Aujourd’hui, il doit se retourner dans sa tombe d’être déjà mort et de louper la fusillade de Southern Cross. Chacun se protège avec les moyens du bord. Qui derrière une table ou le comptoir, qui en psalmodiant des prières.
Le premier à rejoindre Helen derrière le comptoir est Pinard, suivi de Kilo, puis de Conan qui défouraille à tout va, sa canette encore pleine à la main.
— Putain, j’ai failli tacher mon tee-shirt neuf ! rage-t-il tout en couvrant Jimmy qui rampe jusqu’à un coin de la salle, à l’abri des balles qui fusent comme les fusées d’un feu d’artifice.
Des quatre Ducons, un est déjà sur le carreau, à même le plancher. Les trois autres se sont retranchés derrière le jukebox, une table et une machine à sous. Tout autour d’eux, l’électronique grésille et crépite tandis que le plomb grêle et s’encastre du sol au plafond en n’épargnant ni les hommes ni le mobilier en bois.
Canon est sorti, il n’aime pas l’odeur des armes à feu. Cela le rend malade à en vomir. Il s’allume une cigarette et finit sa bière, assis sous la véranda, à contempler le reflet des rayons du soleil dardant le peu de chromes propres de sa Harley, en partie recouverte de la poussière du bush. Il photographie cet état lumineux, puis se dirige vers la fusillade. Par la fenêtre ouverte, il enclenche son appareil pour immortaliser la scène.
Derrière le bar, les bouteilles éclatent les unes après les autres, les débris de verres couvrent le sol et les corps des retranchés, qui pourraient participer au concours du plus beau costume disco à paillettes. Des copeaux de bois et de la poussière saturent l’atmosphère, les rayons de soleil, traversant les fenêtres, dévoilent l’activité microscopique et aérienne de ces légers débris. Le lambris et la marqueterie, ornant les murs du bar et le comptoir, éclatent sous les balles qui les frappent sans interruption. Des centaines d’échardes s’éparpillent et se fichent dans les morceaux de peau non couverts.
Pinard, dont la fourrure le protège de ces aiguillons en bois, hurle à la mort lorsque deux micro missiles se plantent dans sa truffe.
Soudain, le calme prend le dessus de la bataille, l’intervalle de deux secondes de surprise. Puis, la pétarade recommence de plus belle, mixant poudre, poussière et fluide sanguin en différents grumeaux aériens. D’improbables nanoparticules s’immiscent dans les habits, les narines, les yeux, se collent aux doigts, sur les détentes et les chiens des armes à feu. Le carnage redouble de vigueur, la plupart des fusilleurs sont aveuglés, collants de sueur et incapables de discerner quoi que ce soit dans ce chaos meurtrier.
À la fin de la fusillade, il y a plus de trous de balles dans les murs et le mobilier du bar que dans le parti raciste One Nation.
John Waterloo a pris une telle diversité de calibres dans la peau que son corps pourrait servir d’étude de cas balistique dans une école de police. Dommage qu’il soit mort, songe Conan, il n’aura pas le temps d’observer sa sombre déchéance dans les geôles d’un État, dont la majorité des détenus sont des Noirs, des Jaunes, des Gris… toutes les couleurs qu’il affectionnait tant et qui le lui auraient bien rendu. Il n’était pas près d’être blanchi par ses voisins de cellule pour ses actes racistes ! Et son cadavre n’allait pas tarder, dans le cycle naturel, à noircir de putréfaction.
Les Ducons sont battus à plate couture et, parmi les Hell’s, on ne compte qu’un mort et deux blessés, dont un suite à la chute d’un tableau qui lui a cassé le bras gauche.
Comme la police est déjà sur place, elle ne se fait pas attendre. Jimmy constate que les Hell’s étaient en état de légitime défense. Il est dans l’impossibilité de déterminer qui a tué John Waterloo, mais qu’importe, la société locale et la justice ne s’en porteront que mieux.
Helen, Kilo et Pinard se relèvent et font l’inventaire des boissons alcoolisées qui n’ont pas été malencontreusement prises pour cible. Ils se réjouissent, ainsi que Conan, de trouver suffisamment de canettes et une bouteille de vin rouge, un petit Cabernet Merlot de 2010, ironiquement nommé Catching thieves – l’attrapeur de voleurs – pour se désaltérer le gosier. Leurs bouches sont pâteuses tant l’atmosphère se trouve chargée en poudre et poussières.
Ils dénichent même une bouteille de vieux rhum arrangé, et se disent qu’ils seraient bêtes de ne pas trinquer à leur survie.
— Ah ! Ça fait du bien de tirer un coup ! jette grassement Conan.
— Pour ma part ce sont plutôt des clichés que j’ai tirés ! réplique Canon.
— Et moi je crois que j’ai tiré les bons numéros en vous ayant à mes côtés les gars. Merci pour tout, embraye Kilo en levant son verre et en le vidant d’un trait.
— Avec plaisir gamin. Tant qu’il y a de la bière à tirer, il faut pas nous pousser longtemps pour que l’on accepte de jouer. Pour l’instant, nous sommes gagnants au grattage comme au tirage, répond Conan. Mais à part ça, c’est quoi la suite des événements ? demande-t-il, avant d’envoyer valdinguer sa canette parmi les débris qui recouvrent le plancher.
— Avec ce qu’Albert a raconté à tes gars, nous avons de quoi nous amuser avec Thaurus. J’espère qu’ils n’y sont pas allés trop fort pour lui tirer les vers du nez ? rigole Kilo après son troisième verre de vin.
— Pas de souci, il s’en est très bien tiré tout seul, sans que nous ayons à le menacer d’une punition corporelle. Il a vite compris quel était son intérêt, explique Conan. En ce moment, il se fait tirer les cartes, histoire de s’assurer d’avoir fait le bon choix !
— Parfait. Demain nous passerons, avec l’aide de nos amis les médias et de Stefen Rastawitch, notre avocat, à la deuxième partie du jeu. Soyez prêts, pour la dernière ligne droite, à protéger nos arrières, averti Kilo.

— Pas de problème gamin, on aime bien tes jeux ! confirme Conan, en tirant la languette de sa troisième canette de bière, la langue entre les dents, dans un dernier effort de l’index déjà bien éprouvé par les sollicitations d’une gâchette qu’il a eue facile à la détente.